histoire[s] d’architecture

Au commencement, l’architecture, l’enfance, le rêve…

Christophe Catsaros, critique d’art et d’architecture

Il y a, au commencement d’arc en rêve, la conviction qu’un travail mené à partir des enfants peut contribuer à rendre la société plus sensible à son environnement architectural, forgeant une génération de citoyens plus impliqués dans l’élaboration du projet commun qu’est la ville. Historiquement, cette attention à l’enfance s’inscrit dans une dynamique de valorisation de l’action destinée aux plus jeunes dont témoignent à la même époque d’autres institutions comme le Centre Pompidou à Paris. À la fin des années 1970, l’enfant est perçu comme un être sensible, réceptif, franc et impulsif : autant de vertus du sujet politique qu’il est devenu dans la seconde moitié du 20e siècle. Dans l’imaginaire collectif, il incarne la possibilité du changement. Si le projet d’arc en rêve procède de cette tendance largement partagée, la place qu’il accorde à l’enfant se distingue immédiatement par le rôle qu’il prétend lui faire jouer pour l’ensemble de la Cité. Car il ne s’agit pas seulement de concevoir une programmation complémentaire adaptée au jeune public, mais de partir de l’enfance pour imaginer un programme pour tous les habitants. arc en rêve tente pour ainsi dire à Bordeaux ce qu’avait imaginé Aldo van Eyck pour la ville d’Amsterdam : faire des enfants les acteurs d’un nouveau regard porté sur la ville ; les transformer en vecteurs d’une nouvelle appréhension de l’environnement urbain, plus ouverte, plus sensible, plus démocratique aussi.

À la différence de la plupart des institutions qui cantonnent les enfants à des activités annexes, arc en rêve les met au cœur du projet public. Faisant preuve d’une disposition instinctive à l’expérimentation, les enfants peuvent en effet devenir des ambassadeurs de la redécouverte architecturale d’une ville. Ils peuvent, par leurs déambulations, donner à voir autrement. Ils peuvent, par leurs jeux, détourner les principaux attributs de la ville et apporter un nouveau regard sur des fonctions ou des espaces que l’on croyait immuables. Le parti pris d’arc en rêve, celui de faire cette place aux enfants procède du constat que leur disposition à expérimenter peut jouer un rôle dans la fabrique urbaine, que la ville et ses acteurs peuvent redécouvrir le sens de l’action partagée à la faveur d’un retour à l’enfance.


Un atelier politique

atelier gonflable à l’école maternelle Charles Martin, 1985 / photo : © arc en rêve

Le milieu de l’architecture a régulièrement témoigné de ses affinités avec l’enfance. Des aires de jeux inventives au rôle structurant de l’enfant dans de nombreux grands ensembles brutalistes, l’enfant est devenu, dans un certain contexte, un agent déterminant de la redéfinition de l’espace public. À travers leurs jeux, les enfants développent une relation directe et physique à leur environnement, qui est constitutive de leur socialité. C’est aussi par cette activité que les enfants apprennent à constituer une intelligence collective. Dans la lignée des expériences architecturales menées dans les années 1970, arc en rêve a ainsi inauguré à partir des années 1980 un cycle d’activités et d’expositions s’appuyant sur eux.

Le programme d’arc en rêve s’est ainsi immédiatement distingué par l’importance accordée à l’initiation architecturale à travers l’expérience du bâti et la déambulation. Plus qu’un projet parallèle d’activités ludiques de sensibilisation à la modernité, le programme s’est défini dès le départ comme un atelier d’architecture et d’urbanisme orienté vers une pratique des lieux. La création d’arc en rêve coïncide en outre avec l’essor des ateliers publics d’urbanisme, comme celui qu’a proposé Patrick Bouchain à Blois, et grâce auxquels le citoyen cesse d’être un témoin passif de la transformation de son cadre de vie pour en devenir un acteur à part entière. Ce sont les enfants ici qui figurent parmi les nombreux déclencheurs de l’émancipation citoyenne. Appelés à constituer une nouvelle génération d’individus conscients de leur environnement architectural et urbain, ils peuvent initier leurs parents à une nouvelle façon de prendre part à la vie de la Cité. De simples sujets d’une action pédagogique, ils deviennent vecteurs d’un enseignement pour tous. Non pas destinataires d’un discours sur mesure, mais incarnations bien réelles d’une nouvelle socialité à définir par l’expérience.

 


L’architecture : un bien culturel partagé, un enjeu politique pour la Cité

une cabane sur mesure / avec l’école élémentaire David-Johnston, Martine Arrivet et Jean-Charles Zébo, architectes, et Philippe Jacques directeur de l’action éducative, arc en rêve / classe à projet artistique et culturel, Bordeaux, 2001-2002 / © arc en rêve

La place accordée à l’enfant au commencement d’arc en rêve instruit et conditionne la programmation du centre tout au long de son histoire, et quel qu’en soit le public. Elle constitue un cadre qui a déterminé la visée d’un travail de médiation et de vulgarisation, pour les adultes, qu’ils soient professionnels ou amateurs.

C’est dans ce contexte que l’exposition d’architecture dans sa forme la plus courante, thématique ou monographique, endosse elle aussi une dimension politique. Car ce n’est pas tant le contenu, mais la façon de l’adresser au public qui revêt une dimension politique. Le projet d’arc en rêve se distingue en effet précisément pour sa disposition à adjoindre à son rôle d’initiation aux enjeux de la modernité architecturale, une mission de laboratoire public sur le devenir de la métropole.

Dans d’autres contextes, ces deux missions distinctes – écrire l’histoire de la modernité architecturale et faire forum sur le devenir de la ville – sont prises en charge par des institutions distinctes (à Paris, le Centre Pompidou s’occupe de la grande Histoire quand le pavillon de l’Arsenal s’intéresse aux divers chantiers de la métropole parisienne). À Bordeaux, arc en rêve a réussi à les faire tenir ensemble dans un seul projet curatorial. Non pas en les juxtaposant, et encore moins en les alternant, mais plutôt en les rendant interpénétrables. Dit autrement, arc en rêve a su faire de la modernité architecturale un véritable enjeu politique local, agrégeant thématiques globales et questionnements concrets sur le projet urbain bordelais.

arc en rêve s’est donné pour point de départ l’objectif que la plupart des projets de médiation culturelle se fixent comme horizon : faire en sorte qu’un travail relevant de la culture (dans ce cas, l’architecture) puisse avoir une incidence dans la vie de tous. Les thématiques architecturales, qu’elles soient théoriques ou techniques allaient devoir s’accorder avec des préoccupations concrètes, relevant de l’évolution de la métropole. Si la volonté de faire converger le savoir abstrait et la ville concrète est un élément essentiel du projet initial d’arc en rêve, c’est le concours d’idées de 1989 qui va concrétiser cette aspiration.

Le concours international d’idées était une invitation à concevoir un avenir pour la rive droite, au-delà des limites formelles dans lesquelles l’enfermait la proposition de Ricardo Bofill.

L’appel à projets a été déterminant dans sa façon d’élargir l’horizon du possible et d’exiger des politiques une nouvelle stratégie, faisant preuve d’une perception de l’urbain en phase avec son époque. Les architectes qui y participent sont ceux qui contribueront par la suite à définir l’idée générique de métropole globalisée du 21e siècle. L’action d’arc en rêve dans ce dossier décisif pour l’évolution de Bordeaux est aujourd’hui un cas d’école d’accompagnement par une institution de l’élaboration de la stratégie de développement d’une métropole.

Outre le fait d’avoir pesé sur le sort de la ville, l’appel a hissé la parole publique et la médiation architecturale au rang d’acteur effectif de la fabrique urbaine. Son dénouement a donné ses lettres de noblesse au centre d’architecture en faisant la démonstration qu’un lieu de réflexion et d’expérimentation pouvait avoir un impact sur la métropole, sur sa façon d’être produite et surtout sur les grandes lignes et les orientations qui la déterminent.

Plus qu’une exception, l’épisode de l’appel à projet a créé une brèche permanente entre le monde des idées, des concepts et celui de la planification concrète, des élus, des entrepreneurs et des investisseurs pour qui faire la ville est un métier. L’une des conséquences de cette réussite aura été la réévaluation du rôle d’arc en rêve dans le débat public bordelais. L’issue de l’appel donne le ton et fixe l’objectif ambitieux d’une effectivité réelle de la parole autour de la ville et de l’architecture.

Aujourd’hui encore, cet épisode apparait comme un des rares précédents avérant sans conteste qu’une démarche culturelle peut contribuer à un changement d’orientation dans le devenir d’une ville. Le simple fait de rendre public ce qui habituellement se décide en huis clos, entre des élus et des investisseurs, constitue un unique moment d’ouverture démocratique. Loin de toute démagogie, arc en rêve a fait en sorte qu’une exposition décide du sort de la ville.

Aujourd’hui, alors que la métropole bordelaise va au-devant d’importants chantiers, arc en rêve poursuit sur cette voie qui consiste à confronter l’univers des idées et des formes aux préoccupations des architectes, des élus et de tous ceux qui se sentent impliqués dans la fabrique urbaine. arc en rêve est aujourd’hui ce lieu où l’avenir de la ville peut être pensé et parfois discuté collectivement. Le rôle de la parole dans l’apport global de l’institution à la société doit pouvoir aller au-delà de la diffusion d’idées, pour inclure la dimension d’une critique publique. Si arc en rêve n’affiche pas à proprement parler l’ambition de constituer un forum sur la ville, il le fait de façon officieuse et de manière beaucoup plus incisive que la plupart des lieux de débat public. Ses débats et conférences sont devenus le lieu d’une parole qui ose confronter le lointain et l’abstrait au local et au concret.

Il n’est pas rare de voir un débat se transformer en séance publique où les choix d’aménagement pourront être questionnés sur leurs orientations stratégiques. La spécificité de Bordeaux est peut-être d’avoir su préserver un lieu de débat, où la thématique culturelle n’agit pas comme un repoussoir pour les préoccupations concrètes sur la ville ; un lieu aussi où le travail sur le devenir de la ville ne se cantonne pas à un entre-soi corporatiste.

Les débats et conférences d’arc en rêve sont des rendez-vous où l’on vient chercher autre chose que ce qui est annoncé. Un lieu de parole qui, sous couvert d’accompagner des sujets très circonscrits, contribue à forger une réflexion sur la ville et son devenir.

 

Christophe Catsaros, critique d’art et d’architecture et journaliste indépendant a collaboré dans plusieurs revues d’architecture, notamment D’Architectures, Archistorm ou Tracés.

 

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En 40 ans d’activité, arc en rêve s’est imposé comme un acteur incontournable de la réflexion sur l’architecture et la ville.
Expositions, colloques, rencontres, ateliers pédagogiques et publications ont été les composantes d’un kaléidoscope d’actions, qui au fils des années, ont participé à la formation d’une conscience collective autour des enjeux du vivre en commun.
À 40 ans de sa fondation, cinq auteurs se penchent sur les multiples histoires entrelacées qui ont contribué à façonner l’histoire du centre d’architecture. Dans le contexte français et à l’international.

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