histoire[s] d’architecture
L’habitat et le logement, la liberté et les normes

arc en rêve interroge nos modes de vie depuis 40 ans

Jean-Louis Violeau, sociologue

Comment éviter de se raconter des histoires pour raconter d’autres histoires ?

maison Latapie, Lacaton & Vassal, architectes – © P. Pradel

Il y a toujours eu dans les choix d’arc en rêve une forme de liberté dans la manière de traiter cet objet tellement commun qu’est l’habitat, en même temps qu’à bonne distance s’y exprimait un souci constant de son actualité. Pour aller vite, on voyagera ici d’Échafaudages habités, action pédagogique pionnière qui nous ramène loin, au tout début en 1981, jusqu’aux 50 000* (logements), exposition-conclusion à l’été 2012 du rêve un peu saugrenu d’une « métropole millionnaire » à l’horizon 2030 qui vit cinq équipes pluridisciplinaires plancher sur le devenir grand-bordelais et ses modes d’habiter – « autour des axes de transport collectif », faut-il le préciser.

L’habitat se définit par son usage et ses plaisirs, le logement par ses normes et ses contraintes. C’est du moins ce que laisse à première vue penser l’intitulé de cette section. Mais cette réduction traduit aussi une position persistante d’arc en rêve : commencer par éviter de se raconter des histoires pour faire en sorte que les histoires que l’on racontera par la suite aient un sens. D’ailleurs, en même temps que s’ouvrait l’exposition d’arc en rêve sur les 50.000* (logements), fut créée une SPL, Société Publique Locale, La Fabrique Métropolitaine de la CUB (devenue en chemin La Fab), censée aider chacune des équipes à faire le bout de chemin, souvent périlleux, qui conduit des propositions à la réalisation. Et 44 situations de projet furent d’abord identifiées.

Foin d’idéalisme angélique, place au matérialisme, qui ne serait rien, comme chacun sait, sans son pendant : la dialectique. Matérialistes et dialectiques, cherchant la contradiction dans le réel, jusqu’au prix des composants, pour mieux penser les conditions de sa transformation :  n’est-ce pas, depuis ses débuts bordelais en 1993 avec la Maison Latapie à Floirac, la position tenue par le duo Lacaton & Vassal en matière d’habitat ? Et la doctrine du Plus en serait, en quelque sorte, la synthèse, leur traité de la maturité dont les prémisses furent exposées en 2002 par arc en rêve.

 

La maison individuelle et le partage des espaces

Au terme d’une première décennie jalonnée de thématiques urbaines et d’éclairages monographiques, les expositions consacrées plus spécifiquement à l’habitat débutent vraiment en 1990-1991 avec les Logements rue Maurice à Bordeaux de Bernard Bühler et dans la foulée un Immeuble d’habitation à Bordeaux de Jacques Hondelatte et de Jean-Philippe Vassal et Anne Lacaton. arc en rêve rendra ensuite hommage à l’aîné Michel Sadirac avec Habiter le 209 & 213 cours de la Marne à l’automne 1994 juste avant de s’intéresser à un audacieux foyer Sonacotra, la Résidence Poyennne conçue par François Marzelle, Isabelle Manescau et Édouard Steeg, de jeunes lauréats d’Europan, concours d’idées alors centré autour des nouveaux modes d’habiter.

Puis le questionnement voit ses dimensions changer profondément en 1997 avec l’exposition des 36 modèles pour une maison conçue par l’association Périphériques : il se rétrécit (à la maison) en même temps qu’il s’élargit (aux territoires périphériques). Encore une fois, ne pas se raconter d’histoires pour essayer d’en raconter d’autres, des histoires : le « désir » de maison individuelle n’est pas une fiction, certes une réalité construite par tout un système d’acteurs, mais l’architecte est mis au défi de lui apporter une réponse qui lui a régulièrement échappé tout au long du vingtième siècle et en particulier depuis les débuts de la péri-urbanisation – c’est-à-dire un demi-siècle avant la naissance des gilets jaunes. L’intitulé de l’appel à idées, avec à la clé concours, projets, expositions, publications, lancé par le collectif agitateur est du reste tout à fait explicite : « concevoir une maison individuelle dont le coût global s’élèverait à 499.900 F TTC, honoraires de l’architecte compris ». L’exposition voyagera de Barcelone à Glasgow, Paris, Turin, Besançon, Marseille, un feuilleton.

Quel flair ! S’attaquer ainsi à la « bombe sale de la ville contemporaine », pour reprendre l’expression de l’architecte Eric Lapierre [1] qu’il jumelait à la smallness, par opposition à la bigness de Rem Koolhaas. Habitué de longue date des manifestations d’arc en rêve, celui-ci eût justement les honneurs d’une grande exposition autour de la question l’habiter un mois après la fermeture des 36 modèles en février 1998. Sous l’intitulé explicite LIVING, l’architecte du paradoxe et du contrepied, parfois désarmant, eut l’occasion d’y exposer brillamment les contradictions de notre désir-Janus de familiarité et d’étrangeté, quelque part entre solitude connectée et socialité en réseau, à Fukuoka, Rotterdam, Floirac, Holten et Saint-Cloud. Ce désir-Janus nous vient comme un héritage direct de l’antique bipolarité opposant Hestia (la divinité du chez-soi) et Hermès (la divinité des seuils et des routes) qui structurait l’espace grec antique et organisait son quotidien. L’habitat n’est pas une « synthèse » entre ces deux pôles ; il essaie plutôt de régler leur coexistence par une forme de « paix quotidienne », une pacification qui n’empêche nullement les étranges irruptions : surprises, conflits, désorientation manifeste, ou plus banalement « faute de goût » – et Rem Koolhaas en est incontestablement « l’artiste ». 

Par la suite, les manifestations autour de l’habitat se succèdent pour occuper progressivement le cœur de la programmation d’arc en rêve jusqu’au point culminant marqué par l’exposition voisins-voisines, nouvelles formes d’habitat individuel en France qui ouvre ses portes le 8 décembre 2005 pour les fermer quatre mois plus tard. Qu’on en juge : à l’été 2004 sont d’abord exposées les nouvelles formes d’habitat individuel promues par Domofrance, puis les trois grandes expositions Est-Ouest / Nord-Sud (été et automne 2004, printemps 2005) accordent une très large part à l’habitat, de la Maison des femmes au Sénégal aux expériences participatives menées par l’Atelier provisoire dans la région Aquitaine, en passant par celles du Rural Studio en Alabama, par le township revisité par Christophe Hutin, la couleur réintroduite à Tirana par Anri Sala, le réfectoire des vendangeurs d’Herzog & de Meuron à Pomerol, le projet collectif de la Cité manifeste à Mulhouse, les chantiers de Xaveer de Geyter à Lille, Breda et Bègles, les habitats tokyoïtes de Ryue Nishizawa et Kazuyo Sejima, la maison-atelier de Glenn Murcutt, l’habitat d’urgence au Rwanda, la ville des migrants, déjà… L’ailleurs et l’ici, le savant et le populaire, le proche et le lointain, toujours dans tous les sens.

Avec voisins-voisines, cette tradition se perpétue puisque l’exposition traite autant des expériences menées à Floirac-Sérillan (qui osera avancer que Floirac n’est pas un haut-lieu de l’architecture « expérimentale » ?) et Bordeaux-La Grenouillère, que des nouveaux quartiers « exemplaires » de Saint-Nazaire, Rezé, Lille, Tourcoing, du Petit-Bétheny ou de Mulhouse. Sur les territoires (plutôt) périurbains des petits habitants infatigables s’ouvre ainsi un éventail d’autres dispositifs possibles, plus condensés et plus disponibles à la fois, spatialement plus ramassés à l’échelle du quartier mais plus généreux aussi dans les surfaces offertes par les logements.

Ce souci de coopération avec les maîtres d’ouvrage se trouvera renouvelé et intensifié lorsque Bernard Blanc prendra la direction d’Aquitanis, l’Office Public de l’Habitat de Bordeaux Métropole, en 2008. Son arrivée précédant tout juste le lancement de la consultation sur les 50 000* dont arc en rêve était partenaire, les rencontres et collaborations se multiplient au fil des années suivantes jusqu’à la transformation-manifeste par l’équipe Lacaton&Vassal-Druot-Hutin des 530 logements du quartier du Grand-Parc achevée en 2016 à Bordeaux. Collectif, l’intitulé du panorama d’expériences européennes dans le champ du logement sonnait déjà comme un programme en 2008. Constellation.s, habiter le monde était une forme de réponse huit ans plus tard en 2016 : face à la tentation du repli, mettre en visibilité les initiatives.

 

Un nouveau contrat spatial ?

Locus-solus, 2018 / EO toutes architectures, architectes / Aquitanis, maître d’ouvrage © David Pradel

 Mais Comment vivre ensemble ? s’interrogeait Roland Barthes il y a plus de 40 ans déjà dans son cours au Collège de France [2]. En posant les conditions d’une existence à la fois « isolée et reliée », disait-il, et en cherchant à réconcilier désir d’idiorrythmie, préserver son propre rythme de vie au creux de sa bulle protectrice, et la passion du commun qui nous anime tous – mais à différentes heures de la journée ! Les rythmes sont sources de pouvoir et ont une fonction politique. Certains nous sont propres, d’autres nous sont imposés : comment faire la part du feu pour mieux vivre ensemble ?

Concevant l’habitat, l’architecte doit dès lors maintenir une très profonde bienveillance. Il doit faire preuve d’une politesse spatiale : l’art de la mesure, ni trop loin ni trop proche. Il y a tout un art schizophrénique de la bonne évaluation des distances, et cet art consiste à faire de la rencontre entre les hommes un minimum de rituel de la juste mesure. C’est un art pratique, une praxis de la mesure. Sans compter que les bonnes distances, forcément, varient suivant les personnes. Mais si les distances sont mal choisies, le rapport humain ne pourra pas avoir lieu. On pourrait comparer ces distances à celles qui séparent les notes sur une gamme musicale, ce que l’on appelle des intervalles. La politesse spatiale, c’est la détermination (ou l’indétermination, mais alors relative) des intervalles nécessaires.

C’est au fond de cela dont parlait l’exposition inservitude qui s’est tenue à arc en rêve au milieu de l’année 2019 : « et si l’architecture, discipline de la contrainte, ne cessait de s’inventer dans l’indiscipline des utopies créatrices ? ». Mettant en question la liberté, elle renvoie donc à l’utopie qui dessine aujourd’hui un horizon critique plutôt que des « lendemains qui chantent » : ces derniers n’auront trop souvent été qu’une arme de patience justifiant les sacrifices immédiats au nom d’un futur nébuleux. Cette utopie comme horizon critique nous est nécessaire. Comme un symptôme, c’est probablement ce qui aura le plus cruellement manqué à nos « gilets jaunes » mais c’est aussi ce qui est à l’origine de la curiosité relative pour les formes d’habitat précaire implantées sur l’ex-ZAD de Notre-Dame-des-landes.

Un horizon critique, sinon au nom de quoi et pour quoi critiquerions-nous ce présent qui ne nous satisfait pas ? Qui ne nous satisfera jamais : le projet est un ressort vital chez l’homme. La transformation est son viatique. Lorsque l’on ne fait plus dans sa journée aucun projet, quelles que soient sa dimension et son envergure, même modeste, c’est le signe que l’on est tombé bien bas, dans une profonde dépression, ou encore au seuil de la mort. L’anthropologue Maurice Godelier aura eu cette phrase très juste :

« Les humains, à la différence des autres espèces, ne vivent pas seulement en société, ils produisent de la société pour vivre. C’est cela qui les distingue des deux espèces de primates qui descendent avec l’homme du même ancêtre commun, et avec lesquels les humains partagent 98% de leur patrimoine génétique, les chimpanzés et les bonobos » [3]. Jamais en effet, ajoutait-il, ceux-ci ne sont parvenus à modifier leurs façons de vivre en société, à transformer leurs rapports sociaux. Or, c’est précisément ce que les humains ont la capacité de faire : ils produisent, pour un groupe humain, une histoire différente, un avenir différent, une autre manière de vivre ensemble, un habitat autre. Pour le meilleur et pour le pire, certes. L’utopie, c’est tendre vers plutôt que bêtement chercher à aboutir.

 

[1] Dans le second opus consacré aux 36 modèles pour une maison. Cf. Eric Lapierre, « Smallness, bombe sale de la ville contemporaine », in Périphériques architectes, Your House Now [votre maison maintenant, 36 modèles pour une maison, partie deux], In-Ex projets, Birkhäuser Publishers for Architecture, Bâle, 2002, pp. 304-309.

[2] Roland Barthes, Comment vivre ensemble ? Cours et séminaires au Collège de France (1976-1977), Seuil, Paris, 2002.

[3] Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l’anthropologie, Albin Michel, « Bibliothèque Idées », Paris, 2007.

Jean-Louis Violeau est sociologue, spécialiste du champ architectural. Docteur en Urbanisme et en Aménagement du territoire, il enseigne à l’ENSA de Nantes et mène des recherches notamment sur la question du logement et de ses usages.
Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les architectes et Mai 81 en 2011, Utopie. Texts and Projects, 1967-1978, ouvrage soutenu par la Graham Foundation et publié en 2011, L’utopie et la ville. Après la crise, épisodiquement en 2013.
Membre du comité de rédaction de la revue Urbanisme, il a publié également en 2014 et 2015 des portraits sociologiques des architectes Rem Koolhaas et Jean Nouvel, parus aux éditions B2.

 

histoire[s] d’architecture

En 40 ans d’activité, arc en rêve s’est imposé comme un acteur incontournable de la réflexion sur l’architecture et la ville.
Expositions, colloques, rencontres, ateliers pédagogiques et publications ont été les composantes d’un kaléidoscope d’actions, qui au fils des années, ont participé à la formation d’une conscience collective autour des enjeux du vivre en commun.
À 40 ans de sa fondation, cinq auteurs se penchent sur les multiples histoires entrelacées qui ont contribué à façonner l’histoire du centre d’architecture. Dans le contexte français et à l’international.

à lire aussi

Au commencement,
l’architecture, l’enfance, le rêve…
Christophe Catsaros, critique d’art et d’architecture